Sommet UE - Turquie ou le délitement de l'Union

Publié le par Yann Guillemot

Sommet UE - Turquie ou le délitement de l'Union

Il fallait envoyer un message fort : "le temps des migrations irrégulières en Europe est révolu" dixit Donald Tusk président du Conseil.

Sur le principe, il s’agirait de renvoyer en Turquie des Syriens déjà présents dans les îles grecques y compris ceux ayant déjà fait une demande d'asile. Ce processus vient s'ajouter à l'accord dit de "réadmission" qui prévoyait d'expulser vers leurs pays d’origine via la Turquie , les migrants économiques.

Les Européens de leur coté s'engagent envers la Turquie sur un principe qualifié étrangement de "un Syrien pour un Syrien", à accepter en Europe un réfugié en provenance de Turquie pour chaque personne reconduite par la Turquie .

Néanmoins nombre de questions restent en suspens. Tout d'abord, l'ensemble des propositions sont formulées au conditionnel, suspendues à un accord lors du sommet des 17 et 18 Mars prochain. Ces mesures pourraient être applicables seulement à partir du mois de juin soit dans "plusieurs milliers de désespérés supplémentaires échoués sur les côtes grecques". D'autre part, qui co-pilotera ces engagements? Frontex et les autorités turques? Les Nations Unies seraient-elles engagées dans ces opérations?

Je m'interroge aussi sur la logique de cette affaire .

Quel intérêt avons-nous de renvoyer en Turquie des migrants pour les reprendre ensuite ? Quelle légalité pour ce dispositif ?

Ensuite, comment dans un concert de dissensions entre les différents gouvernements de l'Union Européenne et la gestion calamiteuse dont ils font preuve dans cette crise historique, arriveraient-ils tout d'un coup à gérer des échanges de population dès lors qu'ils sont incapables de le faire depuis des années pour un flux en sens unique ?

Et puis il y a un prix à payer. Trois milliards supplémentaires réclamés par le Premier ministre turc d'ici à 2018 , la suppression des visas pour les ressortissants turcs voyageant dans l'UE et ce, dès le mois de juin de cette année et bien évidemment, la reprise ou plutôt l'accélération des négociations d'adhésion de son pays à l'Union Européenne.

Ce projet est porté une nouvelle fois par Angela Merkel qui déclare néanmoins que "c’est le Premier ministre Davutoglu qui est venu avec ce plan ". Bien sûr, on va vous croire, c'est comme la grande majorité des migrants qui étaient soit-disant diplômés, mariés avec des enfants. Oui, Il y a des réfugiés et il faut que nous les aidions. Mais il faut arrêter de duper l'opinion ou tout du moins il faut qu'ils cessent de croire (nombreux médias et politiques) que nous les croyons.

La vérité, c'est le président de Bavière qui y est confronté et qui déclare que 70% des migrants arrivés en Bavière n'ont aucune formation spécifique et 30% d'entre eux ne savent ni lire , ni écrire. La vérité , c'est que tous ces mensonges à répétition et cette attitude généralisée de nos responsables qui consiste à nier systématiquement la réalité est une aubaine et un cadeau formidable fait aux extrêmes .

Dimanche prochain auront lieu dans trois Landers des élections cruciales pour l'avenir du gouvernement de coalition de Madame Merkel et de son parti qui doit faire face à la montée de AFD. Ce sommet UE-Turquie dont les possibilités de concrétisation sur le terrain sont aussi probables que la réalisation des promesses de campagne de François Hollande , n'avait pour but que d'envoyer un message "fort" à l'opinion allemande . A l'instar des déclarations de Donald Tusk.

Tout ceci se déroule dans un calendrier et une séquence politique soigneusement planifiée par Madame Merkel pour envoyer son "signal fort", avec le concours de nombreux dirigeants européens, dont François Hollande.

Quel cynisme au regard de la situation.

Quant à elle, l'Union Européenne est réduite à marchander la volonté et la confiance de ses peuples avec un pays tiers pour pallier son incapacité à résoudre ses propres problèmes. Mais jusqu'où comptent-ils aller dans le déshonneur ?

A ce propos où est le Président français ? La France est totalement absente , impuissante et regarde l'Histoire passée.

L'Allemagne dicte la diplomatie européenne au bon gré d'une Chancelière tout aussi perdue que François Hollande . Ils bradent les valeurs de leur propre conception de l'Europe et ce, à coup de milliards. Quelle honte .

Comment laisser l'Allemagne gérer une telle crise puisque n'étant pas une puissance militaire, elle est un nain diplomatique à l'échelle mondiale. Nous l'avons déjà vécu d'ailleurs sur la crise ukrainienne (toujours pas réglée) où la diplomatie allemande a d'abord été manipulée par les Etats-Unis puis bafouée par Poutine. Concernant ce sommet d'hier, personne ne va négocier, qui plus est avec des Turcs dont le jeu dans le conflit Irako-Syrien est des plus trouble, en position de faiblesse et sans érigé un plan en concertation avec ses principaux partenaires.

Nous serions plus fort aujourd'hui, s'il y a quelques mois nous avions construit une coalition avec les Russes pour éradiquer daesh, notre seul véritable ennemi dans la région. Au lieu de cela , depuis le début nous avons choisi le camp rebelle dont un grand nombre de ses combattants sont issus des groupes terroristes d'al nosra et d'al qaida. Ils sont tous responsables, au même titre que Bachar, de cette crise migratoire, mais à une différence près : seules toutes ces organisations terroristes nous ont déclaré la guerre.

A ce jour, la source du problème n'est toujours pas réglée.

Au-delà du contrôle aux frontières intra-Union Européenne, la discussion devrait s'effectuer avec la Turquie mais également avec l'Arabie Saoudite notamment pour les réfugiés irakiens. La négociation devrait porter sur la reconduite des bateaux de migrants interceptés au large des côtes Turques par des forces maritimes européennes , travaillant bien sûr dans un cadre légal international, et non sur des "allers et retours " de migrants entre l'UE et la Turquie comme le prévoit le sommet d'hier. Enfin l'argent que nous pourrions proposer à la Turquie devrait lui permettre de créer et d'administrer des structures supplémentaires pour les migrants. J'ajouterai qu'il n'est jamais fait mention du Liban ou de la Jordanie qui paient un lourd tribut dans cette crise humanitaire.

La situation géopolitique serait toute autre et nous serions dans de meilleures dispositions pour négocier avec les Turcs et les autres protagonistes de la région. Au lieu de cela, la Turquie qui a laissé partir les migrants par milliers en Europe , utilise cette situation pour exercer un chantage inacceptable sur les Européens. Situation amplifiée par cette absence de positionnement clair de l'Europe sur le conflit Irako-Syrien et un chao politique au sein de l'Union. Nos dirigeants européens sont dans un état de soumission et d'acceptation totale . Incroyable.

L'Union, telle qu'elle existe aujourd'hui , est incapable de se positionner différemment et de gérer des situations de crises car elle recèle dans ses gènes constitutifs des anomalies graves qui sont également la cause de son disfonctionnement. Le drame de ces migrants a été et sera malheureusement amplifié par l'incompétence des dirigeants européens dont la responsabilité dans l'ampleur du phénomène est avérée.

Le devoir de la France devrait être de jouer un rôle primordial dans le règlement de cette affaire et de montrer une autre voie. Celle de son indépendance de jugement qui a toujours fait sa grandeur dans les grands moments de l'Histoire. Avec de la détermination , je suis certain qu'elle emporterait l'adhésion de nombre de nos partenaires ainsi que du peuple allemand d'ailleurs.

Pour cela il faut du courage et de l'insoumission. Ils n'en ont pas.

Dans un pragmatisme tout britannique , David Cameron a déjà annoncé que la Grande-Bretagne ne participera à aucun système d'asile commun de l'Union puisqu'elle en possède déjà un . Il est rejoint sur ce point par nombre des pays ayant fermé la "route des Balkans" ces derniers jours.

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