Le monde d’après sera-t-il différent ?

Publié le par Yann Guillemot

« Mes chers compatriotes, il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s'est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour, interroger les faiblesses de nos démocraties. Ce que révèle d'ores et déjà cette pandémie, c'est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre Etat-providence ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. Ce que révèle cette pandémie, c'est qu'il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d'autres est une folie. Nous devons en reprendre le contrôle, construire plus encore que nous ne le faisons déjà une France, une Europe souveraine, une France et une Europe qui tiennent fermement leur destin en main. Les prochaines semaines et les prochains mois nécessiteront des décisions de rupture en ce sens. Je les assumerai.(source: site de l'Elysée)

C’est en ces termes que le Président de la République concluait son allocution du jeudi 12mars 2020 .

Difficile de lui donner tort.

Néanmoins il faut bien reconnaître que cette prise de conscience politique est en franche opposition avec les convictions déclarées de l’ancien Ministre de l’économie, engagé ensuite dans la campagne présidentielle en 2017 et enfin devenu Président de la République depuis près de trois ans.

Sa vision jusqu’à présent du progrès consistait à promouvoir le développement d’un monde sans frontière caractérisé par des échanges de plus en plus intenses et de plus en plus lointains, monde en grande partie dématérialisé et dont l’avenir de la France ne pouvait s’épanouir qu’au travers du développement d’une gouvernance partagée avec l’Union européenne. Cette course effrénée à encore plus d’échanges mondialisés devait nous conduire à plus de respect pour la planète grâce à des traités internationaux, à plus de sécurité (sanitaire également) pour les peuples et plus de prospérité pour chacun d’entre nous et tout particulièrement pour les plus fragiles.

Or, à l’occasion de cette crise sanitaire extraordinaire, Monsieur Macron réalise toute l’importance de l’humain et de la proximité nécessaire qui doit exister entre ce que nous produisons et ce dont nous avons besoin et ce, afin de que l’état puisse garantir et remplir ses engagements les plus essentiels à l’égard de ses citoyens.

Le progrès ne serait donc pas exclusivement synonyme de mondialisation et d’échanges exacerbés.

Quelle trouvaille pour celui et pour tous ceux qui le soutiennent et qui se revendiquaient bien volontiers de leur appartenance au camp des « progressistes », alors que tout autre forme de pensée ou proposition politique ne pouvait relever à leurs yeux que du « conservatisme » (dans le plus poli des cas) ou bien « populiste, » et voire même pire en « isme ».

 

Comme si le progrès pouvait s’exonérer de celui pour qui et par qui il a été créé, c’est-à-dire : l’Homme .

Alors, Monsieur le Président avez-vous réellement opéré une mutation idéologique ou tout simplement êtes-vous sous le choc émotionnel provoqué par cette crise sanitaire , tout comme vous l’aviez été fin 2018 à l’occasion des manifestations des gilets jaunes ?

 

Avec cette pandémie du Covid-19, le monde et l’Union européenne traversent une crise sans précédent dont la sortie se fera sans aucun doute dans la douleur pour les tous peuples.

Les décisions de soutien massif et rapide de la BCE aux économies de la zone euro (plus de 1 000 Milliards d’€ au total) dont 750 milliards afin d’acquérir des obligations d’état et d’entreprises , l’ensemble des dispositifs mis en place par les différents gouvernements européens pour lutter contre un effondrement de leurs économies respectives et notamment celles du gouvernement français qu’il faut souligner d’ailleurs, sont autant de soutien pendant l’épreuve que nous vivons et une aide certaine à la reprise future .

Mais tout cela ne doit pas masquer les profondes divisions.

D’abord en France avec les interrogations qui vont arriver de toutes parts à l’adresse du Président et du gouvernement concernant la gestion de cette crise sanitaire et implicitement le planning de mise œuvre des décisions . Ensuite à l’échelle européenne, cette crise ne fait que confirmer l’incapacité de l’Union et de sa Commission à gérer des phénomènes aussi graves et à coordonner l’action de ses propres membres avec cette tentation répétée « du chacun pour soi » dont l’Italie est l’une des plus graves victimes. Les divergences affichées jeudi 27 mars lors de la visioconférence entre les vingt-sept dirigeants de l’Union sur le soutien financier et notamment sur la création de « coronabonds » me ramène plus de dix ans en arrière pendant la crise financière mondiale. Les « frugaux » contre les « dispendieux », le nord contre le sud, le Premier ministre du Portugal qui traite de « répugnante » l’attitude des Néerlandais …

Mais qu’est-ce que c’est que tout ça?

Je ne reviendrai pas sur les négociations houleuses et non abouties de fin février sur le budget européen pour la période 2021-2027.

 

De son coté le G7 qui s’est tenu le 16 mars dernier, annonce dans sa déclaration finale un certain nombre d'engagements pris afin de lutter contre cette crise sanitaire mais souligne clairement en conclusion l'objectif principal :

«Nous sommes déterminés à travailler ensemble de manière résolue pour mettre en œuvre ces mesures pour répondre à cette urgence internationale. En affrontant ce défi économique, nous sommes déterminés non seulement à rétablir le niveau de croissance anticipé avant la pandémie du COVID-19, mais également à poser les fondements d’une croissance future plus forte. Nous continuerons à nous coordonner par l’intermédiaire de la présidence du G7, y compris lors du Sommet des chefs d’État et de gouvernement du G7, et appelons le G20 à soutenir et à amplifier ces efforts ».(lien vers le site de l’Elysée pour lire le compte rendu)

 

Il est clair que le monde qui se prépare à la sortie de cette crise du Covid-19 ressemble étrangement à celui que nous avons quitté l’espace de ce confinement planétaire. C'est le monde du Chef de l'Etat que je décris plus haut, celui du "village monde", celui où le progrès se déconnecte de l'humain au lieu de le privilégier en le mettant au centre de toutes les politiques publiques.

Je crains même que dans la précipitation de la sortie de crise, les dirigeants politiques oublient leurs bonnes résolutions et que tout cela ne nous conduise qu'à amplifier la production et les échanges mondiaux, avec un grand bénéficiaire : la Chine . Et un grand perdant : la planète. Je ne crois pas non plus que l'UE telle qu'elle fonctionne (ou plutôt dysfonctionne) aujourd'hui soit en mesure d'imposer au reste du monde des changements significatifs sur le plan économique, écologique et donc politique .

 

Le progrès, comme moi je le conçois, c’est l’intelligence et la capacité du genre humain à analyser, imaginer et enfin apporter des solutions pour son avenir. Et il ne peut plus y avoir d'avenir si le sort de notre planète n'est pas l'objet principal de tout à chacun et de nos engagements politiques.

Je ne suis pas bien certain que nos dirigeants politiques comprennent encore ce progrès.

Monsieur le Président, l’émotion, les grands discours, ne font pas une politique et ne peuvent à eux seuls changer le monde.

Nous jugerons sur les actes .

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